Geneviève Beaulieu Veilleux
Le printemps est bien entamé, mais l’été n’est point arrivé pour les pays arabes. Si la Libye vient de marquer un tournant décisif de son histoire avec la chute du dictateur Mouammar Kadhafi, quel scénario se dessine maintenant à l’horizon pour le pays d’Afrique ?
Alain Soulard, professeur de politique et analyste politique
Alain Soulard, professeur de politique et analyste politique à ses heures, croit en une reprise en mains de la Libye si un «effort commun considérable» est favorisé pour l’unité du pays et à long terme seulement.
Q1 Sur le plan politique, en quoi les actes terroristes commis par Mouammar Kadhafi et ses troupes ont-ils affecté le peuple libyen ?
Le règne de Kadhafi n’est pas tout rose ou tout noir. Certes, l’homme est un dirigeant qui a bafoué les droits humains et déclenché des guerres civiles, mais il a aussi fait avancer le pays dans une certaine direction, notamment en maintenant une certaine unité et en permettant aux femmes d’obtenir davantage de droits. En somme, la Libye de 2011 est décidément meilleure que celle qu’elle était au début du mandat de Kadhafi malgré ce qu’on sait aujourd’hui de ses agissements.
Q2 La mort du dictateur Kadhafi est-elle un dénouement préférable à son emprisonnement pour les victimes?
Personnellement, j’estime qu’il aurait été préférable qu’il y ait procès. L’homme se serait fait juger conformément aux us et coutumes des sociétés démocratiques. Cependant, sa mort et le mystère qui l’entoure concluent à un dénouement antidémocratique qui porte à questionnement pour cette société qui souhaite se «reconstruire».
Q3 Pensez-vous que les marques de violence retrouvées sur le cadavre de Kadhafi risquent de ternir la réputation des révolutionnaires ?
Il s’agit sans nul doute d’une tache au dossier. Où sont le respect et le procédé démocratique dans les comportements reprochés ? Si le Conseil national de transition laisse passer ce type d’agissements, je vais me mettre à penser que cette guerre civile n’a rien changé du tout.
Q4 Êtes-vous en accord avec le départ de l’Organisation des Nations Unies (ONU) du pays ? Pourquoi ?
Je suis tout à fait contre ce départ. Les premiers instants de la nouvelle Libye libre sont décisifs et le peuple a besoin de se faire encadrer. Il aurait été souhaitable que des conseillers de L’ONU soient sur place pour aider aux aspects économiques et politiques, notamment. La démocratie s’acquiert avec de la supervision, des essais et certaines normes culturelles.
Q5 Doit-on craindre à nouveau les actes de représailles entre groupes rebelles et groupes pro Kadhafi ?
Éventuellement, les actes de violence vont cesser. D’ici là, il faut espérer que le réflexe naturel de l’humain qui est de se venger se transforme en réconciliation. Lorsqu’on constate que sévissent encore des génocides ethniques comme à Tawargha, on voit qu’il reste, malheureusement, bien du chemin à parcourir.
Q6 Comment un retour à l’équilibre est-il possible au pays ?
À long terme, l’objectif est réalisable. Le problème majeur touche la question de la succession. La Libye étant très divisée, je souhaite seulement que chaque tribu y trouve son compte. Il y a un gros travail à faire quant à la construction des lois, car chaque clan risque de vouloir imposer son idéologie. Or, le pays doit éviter de se fragmenter et doit plutôt rechercher l’unité. En Libye, l’heure est au partage et à la réconciliation. Il faut que tous les habitants «rament du même bord».
Q7 Quel conseil politique prodigueriez-vous au peuple libyen lors des prochaines élections ?
Il va falloir que les gens profitent des consultations publiques et n’hésitent pas à donner leur avis lorsque le moment sera venu. La politique n’est pas une structure divine, mais une structure humaine où une mobilisation est nécessaire pour faire avancer les choses. L’intérêt pour la construction et l’image de la nouvelle Libye doit être au cœur des préoccupations des citoyens. «Les bottines doivent accompagner les babines».
Q8 Quel type de personnalité devraient posséder les futurs dirigeants officiels du pays ?
Il va falloir des chefs qui ont les mêmes valeurs d’unité et de renouveau que les Libyens. Idéalement, je verrais une personne centriste modérée sur le plan politique. Les dirigeants auraient avantage à être éduqués et ouverts sur le monde. Tout en conservant un sens des traditions, ces personnes auraient tout intérêt à posséder de façon générale une vision rajeunie et de leur temps.
Historique de la guerre civile libyenne de 2011
Revendications :Principalement, une meilleure démocratie et une égalité des richessesPrincipales villes instigatrices du mouvement révolutionnaire: El Beïda, Darnha et Benghazi Chronologie du conflit :
15 février : Début de conflit qui déclenche une guerre civile
16 février : conflit sanglant entre les révolutionnaires et les milices au pouvoir
17 mars : Autorisation de frappes aériennes par le Conseil de sécurité des Nations unies contre les troupes de Kadhafi
19 mars : Coalition internationale pour la protection du peuple libyen
Fin août : Prise de la ville de Tripoli et fuite de Mouammar Kadhafi
20 octobre : Le dernier bastion de Kadhafi tombe aux mains du Conseil national de transition et Kadhafi est tué à Syrte.
23 octobre : Fin de la guerre civile qui a duré huit mois et libération de la Libye

«La démocratie n’est pas une pilule qu’on commande à la pharmacie et qui fait ensuite instantanément effet.» - Alain Soulard

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