samedi 18 février 2012

Un an, jour pour jour

Sabrina Zouaghi

Une année aux péripéties que nul ne croyait possibles, qui semblaient flotter au-dessus de la portée de ce peuple, telle une utopie réveillant les sens, faisant rêver à outrance. Pourtant, il ne fallut qu’un seul homme pour que ce doux rêve fasse écho dans la réalité, trouve refuge dans les cœurs meurtris, avares d’espoir et de jours meilleurs où leur voix, franchissant esprits et frontières, atteignent de plein fouet la perplexité de ceux qui jamais ne crurent cela possible.

Toi, sorti de nulle part, comment cela se fait-il que le monde entier connaisse ton nom, chargé de symboles de délivrance, de soulèvement par le peuple, de liberté ? Comment se puisse-t-il que Mohamed Bouazizi allie joie et tristesse, espoir et incertitude, changement et inertie ? Pourquoi l’Histoire se souviendra-t-elle de toi, mais pas de ceux qui poursuivirent dans ton sillage le chemin vers l’affranchissement?

Sidi Bouzid, Tunisie, berceau de la révolution aux deux noms. Nul besoin d’étayer davantage le récit des événements, car tous la connaissent, du moins l’essentiel. Je ne cesse de me demander à quel point s’élevait ton courage ou ta détresse pour commettre l’irréparable, pour allumer ces sentiments et extérioriser le feu qui brûlait en toi. Quelle pensée perça ton esprit à l’instant même où tu incendiais ta rage ? Détenais-tu la prétention que ce geste rassemblerait tes frères et sœurs face à l’adversité, face à l’illusoire impossibilité ? Ou croyais-tu exempter ta famille d’une bouche de moins à nourrir ?

Quoiqu’il en soit, tu te retrouvas au Centre de traumatologie et des grands brûlés de Ben Arous, où l’icône de tes tourments osa même s’enquérir de ta figure. Quelle joie as-tu due ressentir à l’annonce de sa fuite précipitée !

En une année s’est déroulée l’histoire d’une décennie : soulèvements populaires, départ d’un dictateur, une contagion de ce printemps arabe aux autres bled, une épuration – plus ou moins réussie – des anciens sympathisants de Ben Ali, la naissance d’une centaine de partis politiques, des élections, une Assemblée constituante… Qui aurait cru cela réalisable dans cet État comptant le plus grand ratio policier par habitants ?

Il ne faut nullement minimiser les impacts du sacrifice – dont les conséquences se font encore ressentir, où les conditions de la liberté s’imposent et les choix de société s’effectuent. Ils étourdissent les intellectuels, mais tous peuvent s’exprimer.

Mon discours ne veut pas porter nécessairement sur le fil des évènements suivant ton acte, Bouazizi, mais plutôt sur ce qui te poussa à l’extrême. Être témoin de l’ostensible richesse d’une poignée d’hommes qui ne le sont que par leurs liens avec l’Homme, sans rien à voir avec l’Humanité elle-même, dépourvus de ces qualités qui permettent de transcender le simple état bestial. Les savoir se remplir le ventre à n’en plus finir dans l’un de leurs somptueux palais, alors que tu peinais à trouver de la nourriture pour faire vivre ta famille, que tu te peinais de la peine d’essayer de travailler honnêtement pour quelques dinars sans que cette poignée d’hommes malhonnêtes ne le veuillent. La rage, la haine, le désespoir… Connaître ces sentiments partagés par le peuple entier gouverné par l’ingratitude et la méconnaissance de ses patriotes. Comment pouvoir accepter l’inacceptable et vivre muet par la honte de son bâillon de terre, maintenu par les matraques de certains de tes frères et sœurs de la bouliss ? Probablement que tu désirais vomir ton désarroi à l’égard de ceux qui, par intérêt pour eux-mêmes, collaboraient avec Shaitan et déversaient leur dégoût sur les innocents qui se voyaient contraints d’ouvrir leur porte-monnaie et déposer dans ces mains couverts de la honte du peuple les quelques dinars gagnés par un dur labeur. Corruption… mot cuisant et alimentant le feu qui réchauffe la honte.

Un an, jour pour jour.

Peu importe la perception des Tunisiens quant au changement effectif ou nominal…

Peu importe l’accord ou non qu’ils ont à l’égard de ton geste…

Peu importe que Ben Ali soit réfugié quelque part, à l’abri de la justice…

Peu importe …

La Tunisie pleure l’un des siens parti il y a un an exactement.

Peu importe, une famille se voile du deuil aujourd’hui. La Tunisie entière partage sa peine.

Aujourd’hui, je pense plus que jamais à toi, Mohamed Bouazizi. Je pleure avec ta famille de ton sacrifice, je connais ton désespoir, j’embrasse ta cause, je te remercie de la porte que tu as ouverte à ton peuple, à tes frères et sœurs du monde arabe. Puissent-ils se souvenir à jamais de ta rage et protéger le bled contre tout retour en arrière, contre tous ceux qui désirent mettre la main sur la fierté retrouvée du peuple.

Allah yarhmou.

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