samedi 18 février 2012

Le dilemme de l'islamisme



Jérémie Lebel

Chronique

La montée de l’islamisme est dans doute l’un des sujets les plus discutés quant au Printemps arabe. Un rôle accru pour les partis religieux semble inévitable dans tous les régimes politiques post-révolution, ce qui cause des débats sans fin sur si nous devrions déjà enterrer la démocratie ou célébrer l’intégration des croyants dans le jeu politique standard. Devrions-nous craindre la diffusion d’un modèle de théocratie à l’iranienne? Pas exactement. Cependant, je crois que l’on peut défendre les valeurs libérales malgré les différences culturelles. Je soutiendrai ici que l’arrivée de la démocratie est en soi une bonne chose, même et à cause qu’elle inclut des partis islamistes, mais que les idées islamistes devraient être combattues, quoique de manière démocratique et rationnelle.

Pour commencer, les partis islamistes ont souvent bien peu en commun. Ils sont rarement transnationaux, ce qui affecte beaucoup leur programme. Ennahda, par exemple, est un parti tunisien avant d’être un parti islamiste. Bien sûr, ses leaders ont de la sympathie pour la cause palestinienne, mais on peut dire de même du Parti Libéral du Canada et de la cause tamoule. Ennahda ne cherche pas à établir un califat avec tous les pays du Maghreb, mais seulement à diriger la Tunisie. C’est aussi avant tout un parti politique, au contraire du Hezbollah libanais, qui est un mouvement social / milice / groupe terroriste / parti politique. Ennahda ne fournit pas de services sociaux, à part pour gagner quelques votes, à la manière des partis politiques québécois dans les années 40. Les Frères Musulmans égyptiens sont encore une autre sorte d’entité. Ils sont d’abord un réseau de réseau, un mouvement social dédié à l’islamisation de la société. Leur parti, Liberté et Justice, est une création récente. Le Hezbollah libanais, tel que mentionné, est à son tour un type de mouvement totalement différent. L’appeler « mouvement terroriste » n’est pas inexact mais est incomplet.

Les partis islamistes sont tellement différents les uns des autres que l’étiquette est presque inutile pour décrire la réalité. Deux partis du même pays peuvent être dits islamistes, mais présenter des modes d’organisation, buts et même visions du monde très divergents. Le parti salafiste égyptien An-Nour, par exemple, est nettement plus radical que les Frères Musulmans. Même si certains membres des Frères peuvent avoir des opinions morales similaires, ils n’approuveront pas nécessairement leur focus extrême sur les mœurs sociales et sexuelles ou leur vision de la prise de décisions.

On peut quand même faire quelques observations. Tous les partis se disant islamistes ou islamiques, pour reprendre leur formulation, croient que la religion devrait jouer un rôle plus grand dans la société et la politique. Ils croient que plus de religion dans la politique aide à garder cette dernière plus morale. La plupart associent la culture arabe à l’islam et croient qu’un renouveau islamique est la clé d’un renouveau des sociétés arabes (les partis néo-fondamentalistes, comme An-Nour, ne se préoccupent pas de culture mais uniquement du respect d’un code moral). On peut aussi sans trop de risques avancer que la plupart des politiciens religieux sont conservateurs socialement et moralement. C’est un peu comme si quelqu’un créait un « Parti du Renouveau Chrétien du Canada » : on ne s’attendrait pas à ce que ce parti milite bruyamment pour l’introduction d’un cours sur le changement de sexe à la maternelle.

Disons aussi ceci : peu importe ce que nous en pensons, l’islamisme est là, et il est sans doute là pour rester. Les partis politiques existent pour répondre à une demande, et les partis islamistes ne font pas exception à cette règle. La démocratie implique de résister à notre désir d’éliminer l’inconfort par la force. Elle n’a pas de force si elle dépend de la répression. Les défenseurs des idées libérales doivent résister à la tentation d’approuver des compromis anti-démocratiques au nom de l’endiguement du péril islamiste. Les idées se combattent avec d’autres idées, pas avec des hommes forts avec des fusils.

De toutes manières, la religion ne remettra pas les gens au travail et n’éliminera pas la corruption, deux des enjeux les plus urgents présentement. Avoir des islamistes au pouvoir rendra ce fait clair pour tous. Il est très possible que l’islamisme mène à une laïcisation de facto de la politique, à mesure que la routine de la politique rendra clair que les partis islamistes ne sont au final que des partis, tout aussi faillibles que les autres.

Néanmoins, je crois qu’il faut défendre l’idée selon laquelle l’intrusion de la religion dans la politique est un danger pour la liberté et que l’État devrait rester au-dessus de la mêlée. Je ne défends pas la simple « tolérance » des autres confessions que l’islam, comme certains comprennent la liberté de religion : je prône le droit absolu de changer de religion à partir de et vers n’importe quelle confession, de n’avoir aucune religion, de pouvoir faire du prosélytisme pour n’importe quel système de pensée (hormis pour les discours haineux), le droit de se marier et de vivre hors de la foi, et dans un monde idéal l’absence d’éducation religieuse autre que comparative.

Nous prenons la plupart de ces droits pour acquis. Cependant, dans la majorité des pays arabes, elles n’existent pas ou leur portée est restreinte. La Tunisie est souvent dite laïque, mais elle ne permet pas le mariage d’une musulmane avec un non-musulman. Des restrictions au prosélytisme chrétien existent dans plusieurs pays arabes. En Égypte et au Liban, pour ne citer qu’eux, le mariage civil n’existe pas. Les lois anti-apostasie, c’est-à-dire des lois punissant ceux qui renoncent à l’islam, sont heureusement rares, quoique les sociétés arabes voient généralement mal ceux qui renoncent à leur religion.

Selon moi, la liberté de religion est la même chose que la liberté de conscience. Une religion est un système de pensée décrivant le monde, lui donnant un sens, et donnant des instructions quant à comment vivre. Une religion n’est pas intrinsèquement différente d’un autre système de pensée, à part de sa prétention à provenir d’une source surnaturelle. Il n’y a donc pas de raison justifiable de limiter la liberté de religion. La limiter, ou baser les services publics sur l’appartenance religieuse ou son absence, revient à limiter la liberté de conscience. Une fois ce point reconnu, les débats politiques autour de la religion deviennent incomparablement clairs. Admettrait-on qu’un État interdise les mariages entre libéraux et libertariens? Admettrait-on qu’un État interdise aux conservateurs de diffuser leurs idées, et ce même si 98% de la population est socialiste?

Garder l’État laïque est un idéal digne d’être défendu, et qui selon moi est indissociable de la défense de la démocratie. Quand l’âme n’est pas libre, le citoyen ne l’est pas non plus. C’est pourquoi ma position en tant que défenseur de la démocratie libérale est de combattre les propositions islamistes, tout en reconnaissant leur droit de les défendre.

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