samedi 18 février 2012

Égypte: l'Islam politique s'assume, et inquiète

Jérémie Lebel

Lors de la première ronde des élections égyptiennes, les partis islamistes principaux ont récolté près de 60% des voix. Le fort succès des Frères Musulmans, qui sont depuis longtemps la plus importante force politique du pays, n'a pas surpris. Ce qui a créé un choc fut plutôt le score étonnamment haut du parti salafiste Al-Nour (la lumière), dont la conception ultra-conservatrice de la politique et de la religion a touché une corde sensible chez près de 24% des électeurs.

Alors que les Frères Musulmans se démènent pour montrer un visage favorable au monde et (pour les cyniques) affectent au moins une préoccupation pour les droits des femmes et l'égalité de tous, les salafistes n'en ont cure. Ils défendent une vision très rigide et conservatrice de l'Islam politique, où la loi divine a suprématie sur toute autre loi. Ils se sont attiré des critiques durant les élections pour avoir remplacé les photos de leurs candidates par des images de roses ou par la photo de leur mari; après tout, selon eux, pourquoi mettre la photo de la candidate si son visage est de toutes manières invisible à cause du voile intégral? Un candidat salafiste a aussi déclaré que le célèbre auteur Naguib Mahfouz soutenait "la prostitution et l'athéisme" et que la démocratie était un "blasphème". Soulignons que l'idée des roses a causé la risée de plusieurs Égyptiens, ce que les salafistes n'ont pas pris avec beaucoup d'humour. En dépit de leurs idées manifestement rétrogrades, les salafistes devraient récolter non pas moins, mais plus d'appuis dans les prochaines rondes, car les régions qui ont encore à voter sont plus rurales et conservatrices.

Il convient de rappeler que l’Égypte est un pays plutôt conservateur, avec des lois relatives à la religion qui sont très peu progressistes. En décembre 2010, le Pew Research Center a publié un rapport sur la perception de la politique et de la religion dans le monde musulman. Les résultats pour l’Égypte étaient assez décourageants pour les défenseurs de la démocratie libérale : 95% des répondants disaient appuyer un rôle large de l’Islam dans la politique, 54% approuvaient la ségrégation des hommes et des femmes au travail, 82% approuvaient la lapidation comme châtiment de l’adultère et 84% approuvaient la peine de mort pour les apostats (ceux qui renoncent à leur religion, quoique cela ne s’applique que pour les musulmans qui veulent quitter leur foi et jamais à ceux qui veulent devenir musulmans). La constitution égyptienne stipule qu’aucune loi ne peut contredire la loi islamique, ou shariy’a ( شريعة). Notons ici que définir la shariy’a est très difficile, puisque c’est un ensemble de règles, d’interprétations et de commentaires en constante évolution. Néanmoins, il demeure que l’Islam est officiellement la « religion de l’État » en Égypte; l’adoption du droit international dans le droit interne est subordonnée à des réserves basées sur le respect de la shariy’a.

Concrètement, cela signifie, par exemple, que le mariage entre une musulmane et un non-musulman est interdit, comme si l’État devait avoir son mot à dire là-dedans. Dans d’autres domaines, comme le châtiment de l’apostasie ou les permis de construction pour des églises, la position officielle est plus permissive, mais les attitudes rigides des décideurs et fonctionnaires locaux se traduisent par du harcèlement et des difficultés pour ceux qui transgressent les interdits religieux ou appartiennent à une autre foi. Notons également que la « tolérance religieuse » ne va pas au-delà des trois religions abrahamiques; le culte Baha’i, par exemple, est interdit de pratique en Égypte.

Quoi conclure de tout cela? De quoi devrions-nous avoir « peur »? La montée de l’islamisme se traduira-t-elle par le chaos et la guerre? Cela au moins n’arrivera pas aussi longtemps qu’Israël continuera d’exercer une domination militaire aussi totale sur ses voisins. « Nous » n’avons rien à craindre; les Égyptiens, oui. Les mœurs privées ne devraient pas être l’objet de l’œil du régulateur. J’aimerais voir un politicien égyptien citer la phrase fameuse de Trudeau : « l’État n’a pas sa place dans les chambres à coucher de la nation ». De plus, le type de « pensée » qui caractérise le salafisme en est un qui fuit fièrement la raison et l’humanisme en faveur d'un absolutisme fermé. Leur moralité n’est pas ancrée dans le souci des autres ou la raison, ce qui laisse la porte ouverte à la justification de presque n’importe quoi. Quand on combine cela avec la mentalité de groupe fermé qui est la marque des fondamentalistes de toutes sortes, on peut comprendre pourquoi les Coptes ont peur pour leur sécurité.

La démocratie, selon moi, ne devrait pas seulement signifier le règne de la majorité. Elle signifie aussi un arrangement institutionnel qui garantit la liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté d’association, l’indépendance de la justice et la discussion rationnelle comme outil de base pour l’élaboration des lois. Je ne crois pas qu’une aussi large conception de la démocratie prenne racine en Égypte dans un futur proche. J’espère seulement que l’Égypte ne tombe pas trop profondément dans le piège de la religion politique, ce qui ne peut pas lui apporter grand-chose de bon.

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