samedi 18 février 2012
Comme à l'ancienne
AP Photo/Khalil Hamra
Jérémie Lebel
La Place Tahrir du Caire, qui fut occupée par les manifestants anti-Mubarak et où plusieurs trouvèrent la mort, est de nouveau la scène de manifestations de masse et de contre-mesures brutales, une semaine avant les élections parlementaires à venir. Durant la fin de semaine dernière, des dizaines de milliers de manifestants, autant laïques qu'islamistes, ont occupé la Place dans le cadre du "Vendredi d'une seule demande". Les protestations commencèrent vendredi soir, mais ne prirent de l'envergure que le samedi en journée, en réaction à la brutalité policière. De longues luttes ont opposé les manifestants à la police, qui utilisait des gaz lacrymogènes et des balles de caoutchouc pour neutraliser le mouvement. Le Ministère de la Santé égyptien fait état d'au moins 20 morts et 2000 blessés après la fin de semaine.
La police est accusée par les activistes et les médecins d'avoir délibérément visé le visage des gens avec les fusils à balles de caoutchouc, ainsi que d'avoir utilisé des balles réelles dans certains cas. Les balles de caoutchouc sont des munitions mieux caractérisées comme "moins-que-mortelles", car elles peuvent causer des dommages sérieux au corps humain si elles frappent des parties vulnérables et si elles sont tirées de trop près.
La cause des manifestations repose en l'effritement clair (et mérité) de la confiance envers le Conseil suprême des Forces armées (CSFA), qui détient le pouvoir effectif depuis le départ de Mubarak. Dans une proposition constitutionnelle faite le 2 novembre, le vice-premier ministre Ali Al Selmi a effectivement proposé un arrangement constitutionnel qui garantirait aux Forces armées le contrôle total sur leur budget et sur leur fonctionnement, ainsi que l'obligation de consulter le CSFA pour déclarer la guerre. Selon cette proposition, le CSFA nommerait 80 des 100 membres d'une nouvelle assemblée constitutionnelle et le Parlement 20. Le plan de transition actuel envisage une passation des pouvoirs totale au pouvoir civil dans un horizon de deux ans, avec bien sûr un contrôle de l'armée sur l'élaboration de la constitution.
Les élections parlementaires égyptiennes doivent avoir lieu le 28 novembre. Néanmoins, le pouvoir demeurera entre les mains du CSFA jusqu'à l'élection d'un président, qui est prévue pour la fin de l'année 2012 ou même 2013, un scénario qui déplaît profondément aux nouveaux occupants de la Place Tahrir.
La réponse des partis politiques égyptiens a été assez unie, mais avec des différences notables dans la virulence. Les Frères Musulmans, ainsi que leur aile politique Liberté et Justice, ont dénoncé les violences, mais n'ont pas demandé la dissolution du CSFA. Le parti Nour, d'obédience salafiste, a réitéré le droit de manifester, tout en accusant certains manifestants de vouloir créer le chaos et en rappelant son soutien au calendrier électoral prévu. Le parti libéral Wafd, le plus ancien d'Égypte, s'est joint aux dénonciations, en accusant au passage des "ennemis intérieurs et extérieurs" de l'Égypte de vouloir entraver la révolution.
La transition démocratique égyptienne est donc loin d'être terminée. Entamer le mur de l'impunité des forces armées et policières prendra du temps, de même qu'abolir conceptuellement la fusion régime-État qui caractérise encore le discours des chefs militaires, qui répètent que les manifestants devraient utiliser des "moyens légaux" - qui sont tous suspendus présentement. Une chose est claire, néanmoins: la vieille méthode ne fonctionne plus.
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